text keep calm and respect yourself with liberty flowers behind

Un grain de maïs grand comme la table : accepter ses limites pour mieux les transcender

Un dimanche comme un autre, où le temps hésite entre la brume et l’éclaircie fugace, poupette et moi nous mettons à table pour déjeuner.
Elle a opté pour une salade multicolore, un mélange de fruits et de légumes, j’ai pris la même option avec des légumes cuits et tièdes pour réchauffer mon âme.
La pomme, le maïs, la carotte, l’avocat et chez moi le fenouil se côtoient et s’observent dans nos assiettes, attendant patiemment que les baguettes, la fourchette, un morceau de pain, ou bien la main viennent les attraper.
Un dimanche ordinaire, un déjeuner ordinaire.
Et là, sans prévenir, arrive le merveilleux.
El real maravilloso, diraient les adeptes de Marquez.

Imagine si le grain de maïs faisait toute la table !
On mettrait au moins toute la vie pour manger notre assiette !

Toute la vie peut-être pas, parce que nous sommes gourmandes.
Mais déjà je me sens glisser dans l’imagination du nombre de repas que représenterait un grain de maïs.
Et voilà alors que nous rétrécissons, que le grain de maïs ne fait plus toute la table, mais que c’est nous qui devenons lilliputiennes, pour respecter en sens inverse cette proportion entre le grain de maïs géant et nous, perdues au milieu de notre assiette.
Encore quelques secondes, et nous tombons sur le coussin de sol où nous sommes assises, mais non, il ne fait pas la taille d’un stade de foot, enfin, il est bien plus grand, imagine.
Et pour franchir une marche d’escalier, il faudrait une échelle, mais non Nina, ce ne serait pas suffisant, une échelle, et me voilà en train de faire des calculs proportionnels pour arriver à la conclusion qu’une marche serait haute comme un immeuble de 4 mètres.

Parfois, souvent, les enfants sont nos meilleurs guides.
Encore indemnes de toutes ces inscriptions mémorielles qui freinent notre capacité à nous projeter dans le merveilleux, ces derniers oscillent avec une facilité déconcertante entre un monde et l’autre.
La frontière est encore perméable.
Il n’appartient qu’à nous de nous laisser glisser avec eux.
De nous autoriser une incursion dans le poétique.

Car parfois, souvent, c’est dans ce glissement que nous percevons avec le plus de clarté notre réel subjectif du moment.

En face de ce grain de maïs qui faisait toute la table, de cette marche qu’il fallait escalader, je me suis sentie toute petite.
De la même manière que je me sens toute petite face aux défis que je m’impose.

Me laisser glisser dans ce monde projeté m’a permis de comprendre cela : de la même manière que nous décidons qu’un grain de maïs peut être grand comme la table, nous nous fixons, souvent, des objectifs qui ne sont pas à notre mesure.

Et si cette démesure est grisante dans le monde du merveilleux, si elle permet une exaltation de notre créativité, dans le réel subjectif, elle est souvent source d’angoisse.

Le stress toxique commence lorsque se présente un décalage entre l’évaluation subjective de nos capacités et celle des tâches que nous avons à réaliser.
Autrement dit, lorsque nous nous sentons tout petits face aux défis que nous avons à relever.

Comme si nous n’avions pas suffisamment d’occasions de créer du stress dans ce que nous vivons au travail ou dans nos relations interpersonnelles, nous nous créons des défis, insurmontables de préférence, et nous étonnons de ne pas les relever dans la minute qui suit.
Nous nous étonnons, ensuite, de nous sentir abattus.

Sartre a dit que l’enfer, c’est les autres.
En vérité l’enfer, comme le paradis, est en nous.

Au risque d’aller, encore une fois, sur des poncifs de développement personnel, il est en notre pouvoir de trouver la distance juste.

La distance juste, l’observation neutre pour apprécier nos capacités.
Sans qu’il soit question de complaisance.
Arrêter de se mettre la barre aussi haut que le petit point qu’on aperçoit à peine, là-haut dans le ciel.
Car il y a toujours plus haut.
Et à l’instar des lilliputiens face à un grain de maïs, il ne nous serait pas trop d’une vie pour grimper jusque là.

Et si, plutôt que de rester enfermés dans le ping-pong permanent entre l’auto apitoiement et l’autoflagellation, nous choisissions de changer notre approche?

Vous voulez vous mettre au sport, arrêter de fumer, changer la décoration de votre appartement, voyager loin en prenant le temps, apprendre à jouer d’un instrument de musique, vous engager dans une association, passer moins de temps sur internet ou devant la télé, méditer au moins vingt minutes par jour et puis manger moins de sucre, parce que le sucre, c’est mal, mais plus de légumes, parce que dans les légumes, il y a des vitamines.

Ah oui, et puis, passer plus de temps avec vos amis, votre conjoint, vos enfants, votre famille et vous-même. Ou dans l’autre sens. Ou dans n’importe quel ordre.
D’accord.
Et si vous commenciez par faire une chose à la fois ? Ou un petit peu de chaque chose ?
Parce que vous voyez bien que listé de cette manière, ce n’est pas faisable.
Ce n’est pas du jeu, diraient les enfants.

Alors bien sûr, c’est facile.
C’est facile, c’est même peut-être incohérent de tenir ce genre de discours quand on est soi-même face à ses propres résistances.
Pourtant c’est justement en me heurtant à ces résistances et en les confrontant à la vision yogique du monde que je me rends compte qu’elles ne me sont pas personnelles.

Croire que je suis seule à vivre quelque chose c’est oublier que je suis un tout petit point dans l’univers. Que ce que je vis n’est qu’un éternuement au milieu de milliards d’années d’éternuements.
Et curieusement, plutôt que de me sentir dépassée par cette immensité, elle me rassure.

Elle me rassure parce que je prends conscience que si l’univers n’a pas de limite, lorsque je fonds mon moi dans l’univers, il n’a plus de limites.
Ainsi la créativité n’a pas de frontières.
Et si elle n’a pas de frontières, alors je peux décider de regarder en face mes propres limites pour mieux les transcender.

Et maman, comme c’est trop compliqué de monter dans la chambre parce qu’il y a trop de marches et trop d’immeubles à escalader, on disait que quand on touchait quelque chose, elle rétrécissait à notre taille.
Comme ça, la maison redevient à notre taille et on peut plus facilement circuler dedans.

Alors, face à la puissance créatrice de mon enfant, je m’autorise à faire renaître la mienne.
Et j’ai pensé, alors, si je faisais la même chose avec toutes mes exigences ?
Si au lieu de les voir démesurées, comme des immeubles face à moi qui suis si petite, je les touchais du doigt pour les rapetisser ?
Si, de la même manière que j’expérimente que le temps prend son temps, j’acceptais de réévaluer mes défis personnels en respectant mes capacités du moment ?

C’était un dimanche comme un autre, et pourtant.
C’était un dimanche où le merveilleux et le réel ont pris le temps de se fondre l’un dans l’autre.
C’est un dimanche où j’ai compris que j’avais le droit de commencer à regarder en face de moi plutôt que tout là-haut.

Et vous aussi, vous avez ce droit là.
Vous avez tous les droits, en fait.
Votre créativité est sans limites.
Pourvu que vous vous autorisiez, un instant, à regarder un grain de maïs comme s’il faisait la taille de la table.

 

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*