Quand le temps prend son temps

Nous voilà donc au moment fatal où j’ai déserté depuis si longtemps que je ne sais plus par où prendre le taureau.
Oui, je sais bien, on le prend par les cornes lorsque l’on fait face de manière déterminée et confiante à ces murs qui entravent notre chemin.
Pour autant, est-ce toujours la meilleure solution ?
Pour répondre à cette question, je ferai appel à l’ayurveda.
L’ayurveda est, plus qu’une médecine, une philosophie, une science holistique du vivant.
Et l’ayurveda nous dit que le secret, c’est savoir ce qui est approprié ou non approprié.
Aussi, peut-être que parfois, prendre le taureau par les cornes s’avère approprié.
Peut-être que d’autres fois, il s’agit plutôt de lui parler calmement, à ce taureau, doucement, d’être à ses côtés pour l’apprivoiser.
Et d’autres fois encore, il nous sera plus approprié de passer notre chemin.
Une fuite, me direz vous ?
Peut-être simplement l’aveu que ce n’est pas le moment pour nous d’affronter.
Pas le moment.

Toujours cette idée de temporalité.
Car, ne vous déplaise, amis adeptes de « face à l’obstacle il faut faire face », parfois, ce n’est pas le moment.

Une fuite peut-être lâche comme elle peut être courageuse.
Elle peut être précisément ce dont vous avez besoin à un instant précis.
Parce que vous n’êtes pas prêt. Parce que l’affrontement serait trop violent.
Et c’est faire preuve de douceur envers vous même que d’accepter de fuir.

Seulement, il faut être sûr que cette fuite est un choix approprié.
C’est toujours la même histoire que je vous raconte, celle de l’équilibriste .

Bien sûr, ce début d’histoire pourra vous sembler, comme souvent qui sait, décousu.
Mais sachez, mes amis, que même là où vous voyez du coq à l’âne, je sais le fil conducteur de ma logorrhée.
Croyez moi ou non.
Je sais ce que je veux vous raconter.

Et c’est comme un voyage, où vous embarqueriez en connaissant, grâce au titre, la destination, sans pour autant savoir de quelle manière je voudrais bien vous y amener.

Aussi je vous remercie. De me faire confiance. De me laisser mener ce navire.
Très personnel, ce post, me diront encore certains.
Pourquoi tant d’exposition ?
Pourquoi ? Parce que la tortue croit savoir, parfois, qu’en s’exposant un peu elle pourrait réveiller des choses. Faire écho à d’autres.
Parce que transmettre, c’est essentiel.
Parce que simplement, comme certains auraient plaisir à poster des photos d’eux mêmes sur leur réseau social préféré, je pose mes mots comme autant de miroirs.
Personnel, vraiment, ce post.
Et pourtant.
Pourtant je vous parle du monde en vous parlant de moi.

N’y voyez, je vous prie, aucune prétention.
Simplement un sentiment de connexion entre le personnel et l’universel – et oui, ça y est, je crois que cette fois c’est la bonne, j’ai définitivement perdu ceux qui partent en courant dès qu’ils entendent prononcer le mot « spirituel ».

Cette connexion là, nous la touchons tous du doigt, à un moment ou à un autre de notre vie.
Devant un coucher de soleil.
Devant un sourire de ceux qu’on aime.
Devant une mer calme. Ou déchaînée.
Devant un passant. Ou un chien. Un cheval, un arbre, un vélo.
Qu’importe.
Nous avons tous eu ce sentiment de plénitude, où nous savons, intuitivement, que tout est lié, que nous sommes peu de chose et en même temps une partie de l’univers.

Non ? D’accord. Continuez à fermer les yeux.

En même temps que ce sentiment d’union avec l’univers, émerge cette évidence de l’union du corps et du mental.
C’est une chose de saisir cette évidence avec notre pensée, avec notre logique, avec notre mental.
Et c’en est une autre de la saisir jusque dans sa chair.
J’ai mis des années à saisir dans ma chair certaines choses que je savais pourtant évidentes.
La lecture de Spinoza, de Nietzsche, de Camus, posait des mots sur ce que je ressentais de manière intuitive.
Pourtant, depuis l’enfance, tellement de schémas se sont inscrits par dessus cette intuition, qu’il a fallu, qu’il faut toujours les démanteler.
En tâchant d’inscrire d’autres schémas par dessus, positifs ceux-là.
Je sais bien, j’ai déjà écrit ces mots.
Mais ce qui m’amène aujourd’hui vers vous nécessitait ce repréambule.

Cela fait maintenant des semaines que je travaille une posture, Hanumanasana.
J’y apprends, encore et toujours, la répétition, abbhyasa* et son ascèse volontaire.
J’y apprends, encore et toujours, vairagya*, le détachement.
Et j’y apprends surtout à entrer dans mon corps.

Je ne sais pas vous dire si cette posture est difficile.
Elle m’est difficile.

Elle demande à travailler sur l’ouverture de la zone du bassin.
C’est à dire, pour les initiés, swadisthana chakra.
Soit le deuxième chakra.
Comme par hasard, donc, cette zone est celle où sont inscrits tous nos schémas accumulés de longue date. Dans longue date, j’entends, l’enfance, la famille.
Tous nos samskaras solidement ancrés depuis l’enfance, vous pouvez être sûrs de les retrouver.
Comme par hasard aussi, la zone du bassin est celle où se concentrent toutes nos émotions.

En même temps que j’apprends à mon bassin à s’ouvrir, je réveille beaucoup, beaucoup de mémoires.
Alors en même temps que je les réveille, je tâche de faire preuve de douceur.
Ce qui n’est pas une mince affaire, lorsque la croyance du taureau par les cornes est solidement ancrée. Lorsque l’exigence envers soi est une valeur suprême.
Pour apprendre à être douce, doucement, tout doucement, je laisse mon corps se refermer.
Je le laisse se sentir en sécurité, se remettre en posture repliée.*
Mon corps va de lui-même vers ce dont il a besoin.
Pour s’être ouvert à ce point, livré à ce point, tout ce qu’il demande, c’est de la douceur.
De la sécurité.

Quel que soit l’asana, on lui rend rarement visite impunément.

Au début, j’ai beaucoup fait face à cet appel de l’urgence, qui voudrait que la posture évolue rapidement en un grand écart sublime- ce qu’elle n’est pas.
J’ai fait face à cette exigence du tout tout de suite, à cette injonction de l’immédiateté tellement prégnante de notre quotidien.
J’ai l’impression qu’aujourd’hui (et je parle du monde tel que je le vis, sans nostalgie de c’était mieux avant, parce que peut-être qu’avant, c’était pareil), tout doit arriver vite.

Tout doit arriver tout de suite.
Il faut être efficace. Avoir de la répartie.
Etre productif. Faire vite et bien et tout le temps.
Etre dans l’instantané.
Même l’appel à vivre au présent devient un commandement insupportable.
Je dis, j’ai l’impression, parce qu’au fond, qui m’oblige à suivre ce commandement sinon moi-même ?
Alors, tous les matins, je me pose.
Déjà, parce que pratiquer avec conscience, avec attention, demande du temps.
Du temps que l’on vole donc au programme du matin, à la ruée du matin, à tous ces conditionnements qui voudraient que l’on se dépêche.
Et je m’entends, parfois, en même temps, transmettre à nouveau ce sentiment d’urgence à mon enfant, qui n’a rien demandé.

Dépêche-toi ! Tu vas être en retard.

Bien sûr en vérité, il n’en est souvent rien.
En vérité, il importe d’apprendre à prendre le temps.
Il importe d’apprendre que les choses prennent du temps.

Et tous les matins, cette posture me donne l’occasion de penser ces conditionnements jusque dans mon corps.
De les penser avec mon corps, pas avec mon mental et ses mots.

En même temps que mes blocages physiques lâchent-si peu, si doucement, en même temps que mes hanches veulent bien s’ouvrir-si peu encore, de manière à peine perceptible, ce sont d’autres blocages qui viennent rompre sous l’évidence.
Comme si mon corps voulait expliquer quelque chose à mon mental.
Ce qui se joue là ne se pose pas avec des mots.
Ce qui se joue là, c’est une prise de possession du corps. De mon corps.
Une prise de possession qui serait à l’opposé d’un contrôle ou d’un droit de propriété.
Une prise de possession qui serait plus proche de l’idée que comme on revient au pays, l’on peut revenir DANS SON CORPS.
Que l’on peut redevenir son corps.
Que l’on peut arrêter de l’oublier, de le regarder comme un étranger, comme justement quelque chose que l’on possède et que l’on contrôle.
Que l’on peut le regarder comme son soi.
Au lieu d’être dans l’extériorisation, où je peux formuler que les tendons me font mal, où je peux prononcer le mot douleur, observer que mon pied n’est pas vraiment aligné, je peux, en fermant les yeux, sentir profondément ce qui est en train de se jouer.
Ma tête tourne.

La douleur n’est plus un mot.
Elle est une occasion d’aller à la rencontre de moi-même, de mes tensions, de mes exigences, de ma patience ou de mon impatience.

Je comprends que quand mon mental ne veut pas lâcher, mon corps peut encore y aller.
La tension physique est réelle, mais je prends conscience, viscéralement, qu’une grande partie est liée au mental.
Je comprends aussi qu’à l’inverse, parfois, mon mental voudrait aller plus loin, peut-être pour le simple plaisir de la performance, pour me dire que j’y suis arrivée, mais que mon corps, lui, me dit non.
Et je sais, maintenant, que lorsqu’il me dit non, c’est qu’il n’est pas prêt.
Probablement parce que je ne suis pas encore arrivée au bout de cette posture.
Probablement parce qu’il n’est pas encore temps pour moi de faire face à ce qui surgirait si toutes les tensions venaient à lâcher.

J’ai encore beaucoup, beaucoup de chemin à faire. Je le sais bien.
Et cette posture m’apprend que ce chemin ne se fera pas tout seul.
Elle m’apprend encore une fois que la persévérance – abbhyasa, encore- sera mon meilleur allié dans ce combat contre moi-même et pour moi-même.

Dans cette posture comme dans une autre, il n’y a pas de conquête.
Sinon la conquête de soi.

Alors voilà pourquoi aujourd’hui, je vous ai embarqués dans ce voyage.
Je voulais simplement vous dire que même quand il fait gris, même quand il fait froid, même quand il fait triste…nous avons tellement de belles choses à découvrir encore.
Pourvu que nous prenions le temps.

* j’ai eu déjà l’occasion de développer abbhyasa et vayraghya par ici.
**Vous observerez d’ailleurs, si vous suivez des cours de yoga, que les postures d’ouverture sont suivies d’une contre-posture. Les contre-postures visent justement à équilibrer les effets de la posture précédente. L’ensemble des postures d’ouverture travaillent beaucoup sur les émotions, et il n’est pas rare de voir des réactions à ces postures.

Merci à ma petite merveille pour la photo d’illustration. Si imparfaite, et pourtant si juste.

 

2 Comments

  1. Olivia

    Merci pour post si touchant, si intime et si joliment écrit. J’aime toujours autant tes articles, tellement de douceur et de sincérité. ❤️ et bravo à ta merveille et à toi pour la posture !

     
    • La Tortue

      Merci pour ta bienveillance et ton indulgence :). Se livrer n’est pas si facile qu’il paraît!

       

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