River in Gardoussel les Cévennes

Et vous, quel est votre plus grand plaisir?

ou comment réconcilier connaissance juste et immersion dans le monde

 

Je sais. Ça fait bizarre.
Ça y est, vous vous êtes faits à l’idée du blog un peu spirituel, un peu déconnecté de la réalité, la fille un peu dans les nuages, capable d’oublier ses pieds en marchant.
Surtout que, j’avoue, les gourmands languissent peut-être, ça fait un moment que je n’ai pas posté de recette.
Et là, je vous agresse en plein début de semaine avec le plaisir, alors que le printemps n’est même pas franchement arrivé, qu’on ne sait plus si on doit sortir avec le bonnet ou manger une salade d’asperges fraîches au soleil.
Le printemps, comme l’automne, c’est un peu violent, et ça tombe bien.
Ça tombe bien parce que je vous propose qu’on se fasse violence, un peu, qu’on arrête de croire que la spiritualité, la méditation, la philosophie, le fait d’évoluer dans sa vie et d’essayer de s’élever est complètement déconnecté de la notion de plaisir.

Alors bien sûr, vous imaginez bien que je n’ai pas sorti ça de ma cervelle de tortue.
Non, évidemment.
Mais enfin, l’idée générale, dans ses grandes lignes, était bien tranquille au fond de moi, comme sûrement elle hiberne un peu chez vous.
Et puis, quelqu’un est venu la réveiller.

Coucou ! C’est le printemps ! C’est le moment de pointer ses petites pousses pour faire de jolis fruits !

(ou moches, si vous voulez, la notion de beau aussi, on pourrait débattre longtemps dessus)

Juste après le jour du printemps justement, au moment du changement d’heure, dans les Cévennes, quelqu’un est arrivé, avec son accent anglais improbable, son génie personnel, et s’est amusé à arroser les graines en sommeil de nos jardins intérieurs.

En résumé, pour parler français dans le texte, j’ai commencé ma première session de formation de Thérapeute Ayurvédique, dans un lieu magique, avec le vent qui chante dans les arbres et la rivière qui berce les roches glacées.
L’anglais à l’accent improbable, c’est Alex Duncan, notre formateur, qui nous a instamment priés d’être nous-même et de réfléchir à notre plus grand plaisir dans la vie.

Entre autres.

Cette semaine a été d’une richesse inestimable.
Je crois que personne n’est sorti indemne de ces quelques jours.
Comme toute expérience forte de la vie, celle-ci a mis du temps à infuser.
Elle infuse encore, bien sûr.
Mais je ressens aujourd’hui déjà la saveur particulière de cet apprentissage, et je me pose un instant pour le partager avec vous.

Ainsi, le premier jour, je crois, Alex nous a demandé de réfléchir à notre plus grand plaisir dans la vie.
Instantanément, nous avons évoqué des mots, parfois identiques, parfois différents, parfois assez proches.
Les barrières n’étaient pas encore tombées.
Ce qui m’a le plus marqué, justement, c’est la réflexion qui a suivi, les échanges loufoques qui ont succédé à cette interrogation.

Allons-y donc pour la réflexion, j’espère que vous êtes en forme.

D’abord, (re)prendre conscience que l’esprit et le corps sont deux et pourtant indissociables.

Facile, je sais. Mais il est toujours bon de reposer les bases de temps en temps.

Ensuite, arrêter de poser une échelle de valeurs entre ces deux entités.

Arrêter de se faire, comme dirait Nietzsche, les contempteurs du corps.

Aussi, si dans la philosophie du Samkhya, qui permet de comprendre le système de l’ayurveda et du yoga, on établit une graduation qui va du corps subtil au gros grossier, il n’y a pas pour autant de jugement de valeur.

Le terme grossier n’est pas péjoratif, pas plus que celui de subtil est laudatif.
Les mots permettent simplement de comprendre comment la matière est organisée.
Parce que, oui, en ayurveda, l’esprit, les pensées, sont aussi de la matière.

En suivant cette logique, on comprend facilement pourquoi un raccourci rapide chez ceux qui cherchent à s’élever spirituellement les amènent à mépriser le corps, mais aussi le mental.
Globalement, la matière et ses fluctuations.

D’ailleurs, ils ont un peu raison, puisque, par exemple, un des textes fondateurs du Yoga nous dit

 Le yoga, c’est l’arrêt des fluctuations du mental

Merci Patanjali*.
Ne m’en veuillez pas, je ne cite que ce que je connais.

Aristote ne disait d’ailleurs pas autre chose quand il nous a lancé, tranquille,

Le sage poursuit l’absence de douleur et non le plaisir

Vous allez me dire (enfin vous, peut-être pas, mais on est quand même pas mal à se poser la question)

C’est sympa les gars, mais maintenant, comment fait-on concrètement, nous, petits humains occidentaux à la culture cartésienne, qui ne sommes pas tous voués au samadhi** de notre vivant ?

(Oui parce que morts, c’est quand même beaucoup plus facile d’arrêter la souffrance et de se dissoudre dans l’un/l’infini)

Et c’est là qu’intervient le scoop.
Nous avons le choix, précisément.
Entre traduire rapidement que la démarche spirituelle nous enjoint à la retraite, l’isolement, au détachement suprême de toutes les choses matérielles de ce monde.
Y compris donc, souvent en premier lieu, les plaisirs.
Ou bien, chercher l’évolution précisément dans notre rapport au monde, dans notre expérimentation quotidienne des fluctuations.
Dans l’observation constante et déterminée.
Drashta***, coucou.

Car en vérité, à quel moment suis-je plus à même de tester ma capacité à observer ce qui m’arrive en tant que témoin neutre, sinon justement lorsque je vis pleinement les expériences que m’offre le monde ?

Attention.
Je ne dis pas que la retraite spirituelle n’est pas une bonne chose, ni que les êtres capables de renoncer aux choses matérielles de ce monde sont dans l’erreur.
Heureusement d’ailleurs, ce serait drôlement présomptueux.

Je dis simplement que chercher à s’élever spirituellement ne doit pas conduire à mépriser la vie dans le monde.
Lorsqu’Alex a soulevé cette notion de plaisir, il a réveillé une réflexion de longue date chez moi relative au détachement.
Jusque là, je voyais une grande antinomie entre cette capacité à être détaché et la possibilité de vivre sa vie de manière pleine et entière.
C’est comme si j’avais peur de rater quelque chose en allant progressivement vers le détachement.

Peut-être que c’est mon mental qui parle, et peut-être surtout est-ce le moment de ma vie qui parle.
Je ne suis pas encore au stade où je suis prête à me retirer complètement du monde.
Le serais-je jamais ?

Alors bien sûr, cette réflexion ne change pas fondamentalement ma façon d’aborder la vie.
Parce que j’en avais déjà le germe, en moi.
Mais si le but de ma vie n’est pas la recherche absolue du plaisir, je me réconcilie avec lui.

Puisque dans l’idée de s’élever, il y a l’idée d’aller vers plus de connaissance juste, alors j’apprends à me connaître en interrogeant mon rapport au plaisir.

Comment? Je vous laisse réfléchir à la question soulevée par le titre, et je reviens quand vous aurez un peu potassé.
A très vite, donc.

*Patanjali est l’auteur des Yoga Sutra. J’ai eu l’occasion d’en parler à plusieurs reprises, et surtout ici.

**Samadhi est l’étape ultime de l’ashtanga yoga de Patanjali, que vous pouvez traduire par éveil, illumination, union…

*** Drashta, le témoin neutre, est la capacité à observer les fluctuations de sa vie (y compris les pensées), avec le regard objectif, non identifié à ces évènements. En yoga, la concentration sur le point inter sourcicilier (brumadhya), permet d’éveiller drashta, en résonance avec Ajna, le 6ème chakra. Les techniques de méditation permettent de renforcer cette qualité.

 

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