Des prescripteurs modernes

Du haut de mon grand âge, j’ai appris quelques petites choses.
Dont une.
Nous apprenons toute notre vie.
Nous apprenons partout.
Nous apprenons tout le temps.
Pourvu que nous nous donnions la peine de bien vouloir remettre en question nos croyances.

Le problème, avec les croyances, c’est qu’elles sont sécurisantes.
Elles nous donnent un cadre.
Et voilà. Sortir de nos cadres, cela fait peur.
Parce que nous perdons nos repères.

« Si Dieu n’existe pas, tout est permis »

disait Ivan Karamazov.
Voilà ce qui fait peur. Le tout est permis. La nécessité de partir de rien, de reconstruire.
Nos repères, même lorsqu’ils nous font souffrir, sont plus confortables que l’inconnu.

C’est d’ailleurs devenu un leitmotiv dans les milieux de développement personnel et compagnie que de nous présenter comme ceux qui construisent les barreaux de notre propre prison.

Bien sûr, je suis convaincue de tout cela.
Bien sûr, j’ai des croyances.
Tout l’intérêt du travail effectué dans le cheminement du yoga est d’ailleurs d’apprendre à les décrypter. Satya, la connaissance, est le deuxième Yama*.
Ainsi j’ai eu beaucoup l’occasion de discuter avec moi-même à propos de mes croyances.
Ce qui m’a permis d’en parler avec les autres.
D’aucuns me diront que le yoga et l’ayurveda sont une croyance, et qu’ainsi, je ne peux pas prétendre à ce que leurs principes s’appliquent à tous.

Je ne prétends rien. J’essaie déjà de m’occuper d’observer, d’ajuster, d’adapter.
Et d’apprendre.

Je suis néanmoins la première convaincue de la possibilité de détruire nos idoles.
De fouler au pied nos certitudes, de faire tabula rasa.
Et de reconstruire. C’est un besoin viscéral.
Nous reconstruisons, autour, de nouvelles croyances. Empreintes de positif.
Pour autant, cela ne doit pas nous dispenser de rester vigilant.

Alors, parfois, j’avoue que même des choses auxquelles je crois, quand elles sont énoncées d’une manière péremptoire, CA M’ENERVE.

Oui, ne l’oublions pas, Pitta est un peu colérique.

Par exemple.
Je disais il y a vingt secondes que sortir de notre cadre, cela fait peur.
Cela fait quelque temps déjà, que l’expression « Sortir de sa zone de confort » est devenue l’idée du siècle.
Je confesse moi-même avoir été victime de ce phénomène. En regardant Girls**.
J’ai été séduite, et instantanément, il a fallu partager avec le monde entier (enfin mes 43 amis) cette idée lumineuse.

Seulement, voilà. Comme toutes les bonnes idées, à partir du moment où on commence à vous laver le cerveau avec, elle perd son sens.
C’est comme si son pouvoir magique disparaissait.
Et qu’à la place, s’éveillait un autre pouvoir. Celui de titiller vos nerfs, de vous agacer.
Voire de vous faire sortir de vos gonds.

Bien sûr, je vous fais confiance, vous qui êtes sur la voie de la connaissance et de la sagesse, sortir de vos gonds, cela ne vous arrive (presque) plus.

S’il vous faut quelque chose de plus concret, je vous propose d’observer un instant la chanson « Happy ». La première fois que vous l’avez entendue, vous l’avez probablement, comme moi, trouvée plutôt sympathique. (Si déjà là, vous avez su résister, vous êtes mon Dieu. Merci de me contacter en MP)
La deuxième, au bout de cinq minutes, si vous aviez le malheur d’écouter la radio, passait encore.
Au bout d’une semaine, vous, je ne sais pas, mais en ce qui me concerne, je serais sortie de ma voiture si j’avais pu à chaque fois qu’elle passait.

J’aurais laissé ma voiture se jeter dans le précipice et Pharell Williams avec.

Eh bien pour tout le reste, c’est la même chose.
En premier lieu d’ailleurs, avec les choses auxquelles je crois, fondamentalement.
Elles en viennent à prendre un caractère ridicule dès lors qu’elles deviennent une nouvelle occasion de nous enfermer dans des principes rigides.

Prenons l’équilibre.
Ahhhh…L’équilibre. Mangez équilibré. Trouvez une conciliation travail/famille.
Cherchez la juste dose entre l’autorité et le laxisme pour vos enfants.
Ou encore le bonheur. La sérénité.
Soyez heureux. Soyez apaisé. Trouvez votre place dans le monde…
Ces prescriptions du bonheur et de l’équilibre me font penser à Fitter. Happier de Radiohead.

J’ai l’impression d’être dans le meilleur des mondes.

Bien sûr que la plupart d’entre nous aspirent à trouver un sens à leur vie.
Mais bon sang de bonsoir,
(je vous donne la version polie. Sinon j’avais quelques autres idées qui commençaient par b aussi)
il faut ARRETER de nous donner des modèles universels, des schémas qui s’appliqueraient à tout le monde, des solutions miracles.

Il faut arrêter de nous expliquer qu’il faut manger du melon parce que c’est riche en antioxidants, mais pas trop parce que son index glycémique est élevé, pas avec du gluten parce que l’association va créer des ballonnements, pas en fin de repas parce que le sucre va freiner la digestion, pas en lisant parce qu’il faut manger en pleine conscience,…

Je ne sais pas pour vous, mais tout ça, je le sais.
Bien sûr que mon but dans la vie est d’éviter que mon ventre soit ballonné après le repas.
(oui, j’ai des préoccupations essentielles et profondes)

De fait, quand j’entends ces injonctions, comme une leçon qu’on voudrait me donner, je n’ai qu’une seule envie, c’est d’aller m’acheter de la macadamia nut brittle, et de m’affaler sur mon canapé en regardant des choses inutiles à la télé pendant des heures.
Bon, après, je me souviens que je n’ai pas de télé.
Et que la nut brittle, en plus d’être bourrée de produits animaux et d’ogm, est vraiment trop sucrée.
Et que je n’aime pas ça.
Alors, je vais me préparer un thé vert du japon et un porridge aux graines de chia.
Et je médite pendant une heure sur mon tapis ecofriendly.

Mais quand même.

J’ai le sentiment que toutes les croyances, lorsqu’elles sont assénées de cette manière, vont à l’encontre de la connaissance.
Comme pour Dostoievski, ce n’est pas parce que Dieu n’existe pas que tout est permis.
Ce n’est pas parce que l’on arrêtera de nous matraquer avec ces idées géniales et universelles de bonheur et de fruits entre les repas que le monde va devenir pire.
Parce que nous voulons construire.
Du positif.
Mais à notre manière.
Un positif qui nous appartienne.

J’ai le sentiment, profondément, que plutôt que d’écouter les prescriptions modernes, nous avons intérêt à observer. En témoin neutre.
A chaque instant, de savoir ce qui est approprié ou non approprié***.

Comment ça, c’est une belle excuse pour manger du chocolat et boire des cafés?

*Les Yamas sont la première étape de l’ashtanga yoga de Patanjali. Elles sont des règles à observer vis-à-vis de la société. La première, avant Staya, est Ahimsa, la non-violence.
Un bel article sur les yamas/niyamas sur le blog de yogamrita.
**Girls, la série de Lena Dunham, diffusée sur HBO depuis 2012. Je crois l’avoir découverte à cette époque. C’est un peu Sex and the City version trash.
***En vérité, je le ressens profondément, bien sûr, mais je ne l’ai pas inventé. C’est un principe fondamental de l’ayurveda.

Enregistrer

Enregistrer

Enregistrer

 

2 Comments

  1. Tout a fait d’accord avec toi chère Tortue , très bon exemple la chanson « Happy ». Une croyance aveugle ne peut mener qu’à l’erreur car sans évolution et remise en cause, tôt ou tard, elle sera au mieux rétrograde , au pire néfaste.

     

Leave a Comment

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*