Comment éviter de jeter son enfant par la fenêtre

(ou son chien, son chat, son patron, son conjoint, bref, tout ce qui peut vous énerver très très fort)

Il y a des jours comme ça, on aurait envie de faire des choses horribles.
De jeter son enfant par la fenêtre, contre le mur, ou juste de le déposer aux services sociaux.

Oui, je sais, je commence avec un lourd handicap.
Vous, parents parfaits, êtes absolument choqués par ces propos.
Et vous avez absolument raison.

Cela dit, il est intéressant de voir à quel point nous nous autocensurons parce que ces choses là ne se disent pas.

C’est une chose d’avouer nos pulsions les plus noires. C’en est une autre de les légitimer.
En ce qui me concerne, je n’ai pas peur de le dire.
J’ai parfois des envies de meurtres.
Et pourtant. Loin de moi l’idée de trouver une excuse à la violence.
Même verbale.
J’ai parfois mal lorsque j’entends des paroles violentes ou que je vois des choses violentes.
Je les ressens profondément.
Comme quelque chose de très négatif.

Néanmoins, je crois que nier que cette violence fait partie de nous, essayer de la repousser, de la supprimer de toutes nos forces, n’est pas la meilleure solution.

Il est un temps, dans le travail sur soi qu’impose toute démarche yogique sincère, où nous devons faire face à nos facettes les plus intolérables.

C’est une étape douloureuse. Parfois, ce n’est pas seulement une étape.
Parce que progressivement, nous découvrons de nouvelles choses sur nous-même.
Des choses que nous ne voulons pas voir.
Parce qu’elles sont interdites. Parce que les valeurs transmises par la société, par notre éducation, interdisent parfois même le fait de les ressentir.

Aujourd’hui, je ne cherche pas à convaincre qui que ce soit.
J’ai moi-même des aspects très noirs à l’intérieur de moi-même que je n’ai pas encore eu le courage de regarder.

Mais simplement, je voudrais vous faire part de mon expérience.

Dans les Yoga-sutra de Patanjali, Ahimsa est le premier des Yamas.
Ahimsa, la non-violence.
Lors de ma dernière année de formation, j’ai bien sûr eu à étudier, observer, décortiquer ce Yama.

Ainsi, la question est:

Si Ahimsa est le premier des Yamas, comment faire, en pratique, lorsque nous ressentons, au plus profond de nous-même, son exact opposé?
Comment faire lorsque ces pulsions agressives nous assaillent?

Plus prosaïquement, quelle est la solution face à une situation qui génère de la violence à l’intérieur de nous?
La plupart des personnes choisissent justement de la nier. De la repousser.
De faire comme si elle n’existait pas.

Pourtant elle est bel est bien présente.
Alors parfois, à force de vouloir nier, repousser, fermer les yeux sur l’existence de cette pulsion, il arrive des choses atroces.
Cette envie dont je parle, celle de faire preuve de violence envers son enfant, je la formule avec un sens du second degré.
Pourtant, nous savons très bien, tous, que des situations dramatiques se produisent tous les jours.

Qu’est-ce qui fait que certaines personnes passent à l’acte et pas nous?
Dans le fond, quelle est cette ligne qui me sépare des criminels, des maris violents, des parents incestueux?
La ligne existe simplement parce que nous faisons le choix -conscient ou non- de ne pas la franchir.
Elle existe, parce que ces schémas transmis par la société, notre éducation, notre environnement, nous empêchent d’aller au-delà de certaines frontières.

Et heureusement.
Bien sûr, en remettant en question nos schémas, je ne remets pas en question cette possibilité de mettre à distance des comportements violents.
Je dis simplement que si la violence à l’intérieur de nous-même est niée, si elle ne trouve pas de moyens de sortie (et encore une fois, heureusement que nous ne passons pas à l’acte), elle nous abîme.
Cette violence que nous ressentons envers les autres, nous finissons par la diriger vers nous-même.

Par des moyens plus ou moins subtils. Plus ou moins identifiables.
Certaines personnes s’automutilent. D’autres usent de la culpabilité.
D’autres encore détournent leur pulsion vers un achat compulsif, une compensation alimentaire.
Peu importe.

Ce que j’ai appris de plus beau avec le yoga, c’est la possibilité de faire quelque chose de beau avec du négatif.
La possibilité de regarder la violence, la colère pour ce qu’elles sont. Des énergies.
Des énergies que l’ont peut transformer.
Voilà maintenant cette colère qui m’assaille, qu’est ce que je peux faire avec?

C’est là où les Yoga Sutra sont magiques, si on veut bien se donner la peine de les utiliser.
Patanjali nous propose de pratiquer la réaffectation.

Pour vous donner un exemple ancré dans la réalité, je vais garder le cas de mon titre.
Je ne vous livrerai pas toutes mes envies de meurtres.
Simplement, celle-là, profondément douloureuse et contradictoire.
La colère et la violence que parfois on peut ressentir contre son enfant.

Pour mille raisons.
Principalement, je crois, parce que nous accumulons mille colères, mille frustrations, mille envies de hurler, et qu’elles arrivent à un point paroxystique où elles éclatent, à ce moment précis, alors simplement que notre enfant cherche des limites pour se construire.
Aveuglés, envahis par ces énergies, nous prenons cet évènement pour ce qu’il n’est pas.
L’enfant ne se construit pas CONTRE nous.
Il se construit. C’est tout.

C’est pareil pour tout le reste.
Pourquoi voulons nous à tout pris croire que les choses sont dirigées CONTRE nous?
Elles sont. Indépendamment de nos constructions mentales.
Arrêtons un instant de jouer ces jeux toxiques.
Alors évidemment, quand tout explose à l’intérieur de nous, nous n’avons pas forcément le temps ni l’envie de nous poser pour remettre tout cela en question.
En cela, la réaffectation est un précieux cadeau.

Au moment précis où vous avez envie de jeter votre enfant par la fenêtre, il s’agira de faire l’inverse.
De chercher l’énergie opposée. De réaffecter.
Ainsi, quand je crois que tout s’écroule et que j’aurais envie de hurler sur ma poupette, comme j’aurais pu faire dans le passé, je ferme les yeux.
Je ferme les yeux un instant et tout à l’intérieur de moi est en ébullition.
Je ferme les yeux et je sais que j’ai le choix.
J’ai le choix de garder toute cette colère pour moi.
J’ai le choix de hurler sur mon enfant, en pensant que cela va m’aider à la soulager.
Ou bien, j’ai le choix de la prendre dans les bras.

Bien sûr, les deux premières solutions sont plus évidentes.
Bien sûr, à les lire, on sait pertinemment qu’elles ne sont pas les bonnes.
Réaffecter une énergie demande du courage et de la volonté.
Prendre son enfant dans les bras, lui faire un câlin quand on a envie de le frapper, c’est difficile.

Pourtant, c’est la seule chose à faire.
La seule chose qui nous permet d’avancer.
La seule chose qui lui permet de se construire avec des bases saines.

Je n’ai pas de leçon à donner.
J’avance, à mon rythme, vers un moi qui me semble cohérent.
Parfois, je m’énerve.
Parfois, je culpabilise.
Parfois, je crie.
Parfois, je pleure.
Et souvent, je ris. Souvent, j’aime.
Souvent, je ferme les yeux, je regarde d’où je suis partie, et je souris.

Ce que je sais, c’est que les outils que m’offre le yoga sont autant de trésors qui m’aident à devenir moi.
Ce que je sais aussi, c’est que devenir soi est un choix.
Un choix que nous faisons à chaque instant de notre vie.
Tous les jours.

Alors la prochaine fois que vous aurez envie de jeter votre enfant, votre chien, votre chat, votre conjoint, votre patron par la fenêtre, faites vous un cadeau.
Choisissez d’être vous.

 

2 Comments

  1. Dans Spinoza une phrase illustre fort bien la réaffectation :  » un sentiment ne peut être contrarié ou supprimé que par un sentiment contraire et plus fort que le sentiment à contrarier »
    Cette émotion plus forte mais positive est apportée par le raisonnement et l’effort intellectuel ( la raison) Ca c’est de Antonio R. Damazio

     
    • La Tortue

      Merci pour cet apport de Spinoza, j’avais oublié cette phrase, et pourtant il est une de mes références!
      Deus sive Natura, une belle découverte dans mes études de philo…

       

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